Alstom : le retour de l’Etat stratège

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« Un Etat stratège et intelligent. » Voici les mots choisis par Manuel Valls vendredi dernier pour qualifier son succès dans le dossier Alstom. Alors que le groupe français aurait pu voir son volet « énergies » racheté et absorbé en 72h par General Electric (GE) il y a à peine un mois, c’est finalement une alliance stratégique et ambitieuse qui se créera entre les deux entreprises, avec l’Etat Français comme actionnaire majoritaire.
Dans cette affaire, le Gouvernement a su habilement mener les négociations pour sauver un fleuron industriel national. La priorité absolue était d’éviter le démantèlement de notre groupe au profit de GE, ce qui n’aurait pas manqué d’advenir si la première « offre » de l’Américain avait été mise en application. Les activités « énergies » d’Alstom représentant la très grande majorité de son chiffre d’affaire : leur absorption par un concurrent aurait précipité le reste du groupe dans une situation inextricable. Sans compter le caractère hautement stratégique de ce volet « énergies » pour l’Etat. Alstom est impliqué dans notre filière nucléaire ainsi que dans celle des EnR, notamment l’éolien Off-Shore en plein essor. Il était absolument impensable de voir nos emplois, nos brevets, nos centres de décisions et les capitaux d’Alstom disparaitre ainsi, alors même que le projet de loi de transition énergétique a été présenté la semaine dernière par Ségolène Royal.
Face à cette menace, Arnaud Montebourg, ministre de l’économie et du redressement productif, a signé un décret permettant d’allonger la liste des secteurs dans lesquels l’Etat est autorisé à encadrer les investissements étrangers s’ils représentent une menace pour nos activités stratégiques. Ce décret constitue un message fort. Il n’est en rien une barrière à l’investissement étranger – de nombreux pays, Etats-Unis en tête, sont dotés d’outils de protectionnisme économique bien plus contraignants. Il est au contraire une manière de signaler que la France est ouverte aux partenariats gagnant-gagnant, comme il y en a si souvent eu entre nos entreprises et des groupes étrangers (Renault-Nissan par exemple), mais vigilante sur le respect de ses intérêts.
Grace à cet outil, et au discours ferme de l’Etat, le pire a pu être écarté. Dans le même temps, le groupe allemand Siemens, autre géant européen des énergies, et le japonais Mitsubishi (MHI), ont présenté une offre de partenariat particulièrement intéressante. Celle-ci prévoyait une participation de l’Etat à hauteur de 10% et un modèle de co-entreprise très équilibré entre Alstom et Siemens-MHI. Cette proposition permettait à Alstom, entreprise de souveraineté, de conserver le contrôle de ces deux activités stratégiques.
Jeudi encore, cette solution –européenne de surcroit – apparaissait comme la plus pertinente, tant au plan industriel que politique. Avec plusieurs de mes collègues socialistes à l’Assemblée nationale, nous avons d’ailleurs signé et publié une tribune (parue vendredi matin sur le site de Médiapart) afin de souligner ces points et d’inciter l’Etat et la direction d’Alstom à faire le choix qui semblait le plus censé.
Cette mobilisation du Gouvernement et de la majorité a permis de démontrer la détermination de la puissance publique pour la sauvegarde de nos joyaux industriels et la défense de notre économie. Finalement, le Président de la République et GE ont convenu d’un accord dont les conditions sont beaucoup plus dures – quoique justifiées – et surtout mutuellement profitables :

  • Alstom sera maintenue dans une alliance à 50/50 dans le nucléaire, la vapeur ainsi que toutes les activités de la transition énergétique. Cette alliance est garantie par l’arrivée de l’Etat aux commandes d’Alstom, à hauteur de 20%.
  • L’Etat sera en mesure d’y user d’un droit de veto.
  • Une gouvernance spécifique assurera la stratégie industrielle d’investissement de R&D, en relation avec EDF et AREVA.
  • Elle sera dirigée par un Directeur général français, dont la nomination interviendra après consultation de l’Etat. 50 % des administrateurs seront approuvés par l’Etat, dont 1 issu de l’Etat
  • Les brevets technologiques de la société seront détenus par une société « 100% française ». L’indépendance énergétique de la France est ainsi garantie.
  • Des pénalités financières pourront être appliquées en cas de non-respect de ses engagements en matière d’emplois : maintien de l’emploi en France et création des 1000 emplois nouveaux
  • Les sièges mondiaux (directions générales et directions technologiques) seront localisés en France pour l’ensemble des entreprises à 50/50, ainsi que le siège européen de l’activité gaz de GE.

Afin d’entrée au capital, l’Etat va progressivement racheter 70% des parts de Bouygues détenus dans Alstom. En effet, pendant le week-end, des négociations ont eu lieu pour déterminer le prix de vente de ces actions. Dimanche soir un accord a été trouvé, Arnaud Montebourg en a précisé la teneur : l’Etat dispose d’une option d’achat directement auprès de Bouygues, ou de la possibilité d’acheter ses parts sur les marchés financiers, au prix qu’il jugera le plus avantageux.

Le Gouvernement et les parlementaires enregistrent par conséquents une belle victoire politique qui signe « le retour en force de l’Etat dans l’économie » (A. Montebourg). Nous pouvons désormais nous tourner pleinement vers la réussite de la transition énergétique.